Entretien avec Abhijata Iyengar


Abhijata Iyengar, Abhi pour les intimes, est la petite-fille de BKS Iyengar et la nièce de Geeta et Prashant Iyengar. Renonçant à un doctorat en bio-informatique, elle a préféré apprendre les arcanes du yoga auprès de son grand-père maternel. Depuis la disparition de Guruji en 2014, la jeune femme, aujourd’hui âgée de 34 ans et mère de deux enfants, s’efforce de transmettre son enseignement le plus fidèlement possible.

En mai dernier, Abhijata était à Marseille, invitée à enseigner à la convention annuelle de l’Association Française de Yoga Iyengar (AFYI), dans le cadre des célébrations du centenaire de la naissance de BKS Iyengar. À la demande de l’AFYI et du magazine Esprit Yoga, je l’ai interrogée. Le magazine, faute d’espace, a choisi de ne publier qu’une petite partie de l’interview, mais rien ne m’empêche, ici, d’en reproduire l’intégralité.

 

Question: Que ressentez-vous lorsque vous voyez un gymnase comme celui de Marseille réunissant près de 800 personnes venues pratiquer le yoga Iyengar ? En 2016, à la Convention américaine, vous étiez face à quelque 1000 participants. N’êtes-vous pas impressionnée par ces nombres ?

Abhijata Iyengar: Oui, effectivement, c’est merveilleux de voir autant de gens se déplacer pour recevoir l’enseignement de Guruji, même après sa disparition, et dans des pays aussi lointains. Cela me touche beaucoup.

Q.: Perpétuer l’enseignement de Guruji, aux côtés de sa fille Geeta et son fils Prashant, est sans aucun doute une grande responsabilité. N’avez-vous jamais eu le trac ? D’autant plus que vous étiez âgée d’une vingtaine d’années seulement lorsque vous avez commencé à voyager à l’étranger pour enseigner.

A.I.: Oui, la première fois que j’ai enseigné à l’étranger, j’étais inquiète car je savais que j’allais me retrouver face à des pratiquants qui avaient commencé le yoga avant même que je sois née. Je me demandais ce que j’allais bien pouvoir leur apporter. Mais je sentais aussi que j’avais la responsabilité de partager avec ses élèves tout le temps passé auprès de mon grand-père, tout ce que j’ai appris grâce à lui. Du coup, avec ce genre de priorité, le trac disparaît. Car ce que j’enseigne ne m’appartient pas. Tout ce que je dis vient de lui. Moi je ne fais que transmettre. Je ne fais qu’enseigner ce que j’ai compris, assimilé, digéré. Alors, non, ça ne me fait plus peur.

Q.: BKS Iyengar n’était pas seulement votre grand-père, il était aussi votre gourou. Comment continue-t-il à vous inspirer?

A.I.: Chaque fois que je pratique ou j’enseigne, il y a toujours un moment où je me souviens d’une chose qu’il m’a dite. Mais il m’a aussi mise en garde contre la mémoire. D’après lui, nous ne devrions pas toujours dépendre d’elle. Nous devrions plutôt rester attentifs et sensibles, afin d’observer ce que nous faisons. Oui, il continue à m’inspirer parce qu’il m’a enseigné un yoga si authentique, si extraordinaire et à la fois si sensé que j’en reste imprégnée. En contact permanent avec son enseignement, celui-ci fait désormais partie de moi.

 

Q.: Y a-t-il, selon vous, une approche féminine dans la façon de transmettre l’héritage de BKS Iyengar? Et si oui, comment se manifeste-t-elle ?

A.I.: Je pense qu’un enseignant doit assumer plusieurs rôles lorsqu’il enseigne. Il y a des moments où il doit adopter une approche masculine afin d’insuffler du courage. Parfois, il faut juste faire, être dans l’action, sans trop se poser de questions. Mais il y a aussi des moments où il faut faire preuve de tendresse. Le yoga étant un sujet émotionnel, il faut bien souvent adopter une approche féminine. Étant une femme, je ne peux que parler de la part féminine. Mais en voyant mon grand-père enseigner, ou même mon oncle Prashant et ma tante Geeta, je n’ai pas l’impression que leur enseignement soit une question de genre ou qu’il y ait une approche spécifique liée au genre. J’ai vu des fois où ma tante était absolument sans peur et mon oncle très doux.

 

Q.: Il y a aujourd’hui beaucoup d’enseignants certifiés dans le monde. Que pensez-vous du développement exponentiel du yoga Iyengar ?

A.I.: Oui, le fait que des pratiquants de plus de soixante-dix pays puissent goûter aux bienfaits et à la joie qu’apporte l’enseignement de Guruji est quelque chose de fabuleux. Mais mon grand-père disait aussi qu’un sadhaka, un chercheur de vérité, doit toujours évoluer comme sur le fil d’une épée, en équilibre, et qu’il faut être extrêmement prudent lorsqu’on emprunte cette voie. Les enseignants expérimentés, qui transmettent son enseignement aux générations suivantes, ont une grande responsabilité : ils doivent veiller à le transmettre exactement comme ils l’ont reçu. Car, oui, nous avons reçu les asanas, pas seulement sur le plan physique mais aussi sur le plan mental, émotionnel, intellectuel, physiologique et psychologique. Toutes nos dimensions sont touchées par ce que notre gourou nous donne. Lorsqu’il enseignait, Guruji cherchait à insuffler cette étincelle de sensibilité chez ses élèves. Si ses enseignants peuvent à leur tour l’insuffler à leurs élèves, alors le yoga Iyengar continuera à vivre encore longtemps.

Q.: Le yoga, en général, connaît un tel succès dans le monde que l’on assiste, forcément, à certaines dérives, voire à des aberrations comme le Tequila yoga ou le Chocolate yoga. Est-ce un phénomène qui vous inquiète ?

A.I.: Oui, parfois je trouve ça un peu bête. Si vous cherchez juste à vous faire plaisir, pourquoi appeler ça du yoga ? Personne ne vous oblige à venir dans un cours de yoga. C’est là que les enseignements de Patanjali sont d’une importance capitale. Le yoga ne consiste pas à faire ce que l’on aime. Patanjali définit le yoga comme le moyen d’empêcher les fluctuations de la conscience et dit que l’on peut y parvenir en pratiquant abhyasa (pratique régulière) et vairagya (détachement). Quelle que soit la forme de yoga que vous choisissez, demandez-vous si ces deux notions y sont bien présentes. Est-ce qu’elle permet d’empêcher les fluctuations du mental ? Y a-t-il une part d’effort et de renonciation ? Le cas échéant, vous devez avoir l’intelligence de décider. Guruji disait souvent qu’il est très facile de duper les gens (rires).

 

Q.: Quel message aimeriez-vous transmettre aux pratiquants de yoga aujourd’hui ?

A.I.: À nouveau, je citerai mon grand-père, lorsqu’il disait que la vie est comme l’Amazone. Tout comme le fleuve, elle s’écoule avec force et dynamisme. Il faut vivre sa vie de cette façon. Pour moi, cela résume parfaitement le yoga. Oui, le yoga vous donne la santé physique et mentale ; oui, il fait naître en vous la spiritualité et les principes philosophiques ; mais il doit aussi faire de vous un être joyeux. Il doit faire de vous un être humain capable d’accepter et partager la joie. Car le yoga ne signifie pas l’isolement et le renoncement. C’est ce que mon grand-père a montré. Bien qu’il ait reçu le titre de sannyasin (renonçant) et qu’on lui ait conseillé de se retirer dans l’Himalaya, il a dit non. Pour lui, la vie ça voulait dire vivre. On doit aussi voir cet aspect dans le yoga Iyengar. Oui, il y a beaucoup de discipline, d’acuité et d’introspection, mais il y a aussi la joie. Si tous ces aspects sont réunis, alors l’apprentissage est équilibré.

Notre tout premier dharma, ou première caractéristique, est d’être avant tout un être humain. Et le yoga doit servir à ça. Les textes sacrés disent que l’on doit vivre comme un lotus. Celui-ci pousse dans des eaux boueuses. Ses feuilles touchent donc la boue. Pourtant, elles ne se salissent jamais et la fleur est superbe. Nous devrions donc vivre de la même façon dans le monde. Quelle que soit la forme de yoga que vous apprenez, elle doit faire de vous quelqu’un de meilleur. C’est notre tout premier dharma et c’est incontestablement le but du yoga Iyengar. Mais on ne peut pas commencer par là. Vous n’allez pas vous inscrire à un cours de yoga parce que vous voulez vivre comme un lotus (rires). Vous allez vous inscrire parce que vous souhaitez ne plus avoir mal quelque part ou devenir plus souple. Généralement, on commence un cours de yoga avec un objectif. Mais une fois que l’on adopte une pratique régulière, des changements s’opèrent, naturellement. Il vous suffit de garder l’esprit ouvert pour les voir. Avec du recul, au bout de cinq, six ans, vous regardez en arrière et vous vous apercevez que vous avez changé. « Tiens, avant j’étais plus impulsif ; maintenant j’arrive à mieux contrôler mes réactions » ; « avant j’étais paresseux, plus aujourd’hui». Avec le recul, vous vous rendez compte combien le yoga vous a transformé.

Un grand merci à Abhijata et au Centre de Yoga Iyengar de Paris pour les photos.

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